Prisonnier au Sahara

 

Quand j'enseignais à Marrakech en 1968, j'avais un élève, MW, qui ne brillait pas spécialement en classe mais que nous voyions avec plaisir de temps en temps en d'autres endroits, un garçon doux, poli, discret, un peu gros, l'aspect d'un bon vivant qui cachait en fait des origines très pauvres. Après notre séjour aux Etats-Unis, de retour au Maroc, Geneviève prit un poste à l'Académie Militaire de Meknès et eut la surprise de voir ce jeune homme qui n'aurait jamais fait mal à personne transformé en cadet, grand et svelte, prêt à partir à la guerre. Pourquoi? Parce qu'il n'avait rien trouvé d'autre qui puisse assurer un revenu pour sa famille; meme s'il devait mourir, ses parents, frères et sœurs auraient de quoi survivre.

MW venait souvent à la maison; sous l'uniforme, nous reconnaissions la meme personnalité ensoleillée, et nous nous réjouissions de ses visites, petite hospitalité qu'il nous rendit bien lors d'un séjour chez ses parents dans un petit village de sud.

Nous avons gardé le contact, et, peu après notre installation en France, notre ami profita d'un stage de formation de ce coté-ci de la mer pour échapper à l'ambiance militaire et se détendre chez nous. Une des choses qu'il devait apprendre c'était la construction d'un igloo dans la neige des Alpes, bonne préparation pour son affectation dans le Sahara, où le roi envoyait ses fidèles sujets pour reconquérir les dunes qui lui revenaient de droit divin.

La guerre du Sahara Occidental se prolongea. Un frère nous écrivit que MW avait été fait prisonnier. Au début, le Polisario se servait de sa voix pour diffuser de la propagande à la radio, mais au bout de quelque temps, il n'y eut plus de nouvelles. La famille était catastrophée, et nous aussi.

Quelle injustice qu'un jeune homme droit et honnete, doux et généreux, meure pour que le roi puisse se glorifier d'une reconquete qui coutait tres cher au peuple.

 

Les années passent. Le monde change, et notre vie avec. L'électronique se généralise. On découvre l'Internet. De temps en temps, je tape a tout hasard dans Google le nom de personnes que j'ai connues dans le passé, mais sans grand résultat. Un jour, j'ai tapé le nom du village marocain où nous avons été reçus il y déjà longtemps. Parmi les maigres résultats, un site créé par des cyclistes qui faisaient le tour du monde et s'étaient arretés dans le Souss. Le fait le plus marquant de leur visite était leur rencontre avec un homme d'un certain age qui venait d'être relaché par les rebelles sahariens, maigre, diminué, mais qui faisait déjà des projets pour reprendre une vie normale. Ce ne pouvait être que notre ami. Il avait passé 26 ans prisonnier de guerre. Il avait perdu la moitié de sa vie.

 

Je n'en croyais pas mes yeux, et c'est à travers des larmes de joie que je rédigeais une lettre à envoyer au village dans l'espoir que les services postaux sauraient où la remettre, car en fait, je n'avais aucune idée où il devait s'installer ni si d'autres membres de la famille habitaient toujours par là. Puis un soir, le téléphone sonna, c'était MW, et nous avons pu relancer nos relations.

 

Sa voix, c'était bien, mais il fallait le voir aussi. Nous avons pris l'avion pour Agadir (séjour et vol combiné), et téléphoné dès notre arrivée. Pas de réponse. Le lendemain matin, pas de réponse. Bon, un taxi pour Tiznit, petite ville du sud que nous aimions bien, nous passames la journée à explorer le vieux centre et les souqs peu changés et jetames un regard étonné sur les quartiers modernes qui s'étendaient à perte de vue tout autour.

De retour à l'hotel, nous trouvons un mot; notre ami était venu nous trouver une demi-heure après notre départ, et avait trainé à nous attendre jusqu'à peu avant notre retour. Toute la famille nous avait attendu pour un repas de fete à une centaine de km de là.

 

Le deuxième jour donc, nous montons dans un taxi jusqu'au bled perdu à l'autre bout de la vallée du Souss et suivons la route entre les arganiers entourés de caillasse et de sacs en plastique, et les orangers entourés de tuyaux d'irrigation et de murs de pisé. Correspondance à l'extérieur des remparts de Taroudant dans un chaos de vieilles voitures, de détritus et d'huile de vidange. Deuxième taxi jusqu'à ce qui n'avait été qu'un lieu-dit sur la route du Tizi n Test, et qui est devenu une ville sans aucun attrait, ni plan ni raison d'être apparent. Je demandais au chauffeur s'il connaissait par hasard notre ami, quand surgit un bonhomme qui s'empara de notre valise, et nous guida vers l'appartement où nous étions attendu.

Accolade chaleureuse de notre ami et sourire timide de son épouse qui, bien sur, ne nous connaissait pas du tout, et puis nous voilà captifs à notre tour – mais ravis de l'être.

 

MW avait maintenant les cheveux gris et la peau burinée, mais les mêmes yeux pétillants, le même sourire franc et joyeux. Son embonpoint était revenu, son énergie retrouvée. Il nous montre les quelques photos qu'il avait pu garder (tout ses effets, souvenirs, vetements d'avant l'emprisonnement avaient disparu), nous raconte l'accueil étourdissant qu'il avait reçu quand l'armée a fini par le lacher (après l'avoir examiné et déclaré inapte au service), les 'innombrables personnes qui venaient le saluer, et qu'il connaissait pas ou à peine, alors qu'il n'aspirait qu'au calme avec sa famille.  Evocation de vieux souvenirs des bons moments que nous avions connus – sa mémoire était intacte. Et sa reconnaissance envers les représentants de la Croix Rouge et de France Solidarité, grace à qui, à partir de 1992 (seulement) il a pu reprendre contact avec sa famille, recevoir des lettres et les quelques colis que ses geoliers acceptaient de laisser passer.

Ceux-ci étaient surtout des Algériens et avaient trimbalé leurs prisonniers sur des milliers de kilomètres entre Alger et le désert, les yeux bandés, les mains liées derrière le dos (ne me parlez plus de la solidarité musulmane ni de l'unité arabe! Ils peuvent être aussi haineux que les Chrétiens et les Européens).

Malgré les mauvais traitements, la faim, le travail forcé, la torture, MW nous racontait surtout la solidarité entre prisonniers, le dévouement des visiteurs de la Croix Rouge, les légumes et les fleurs qu'il avait pu cultiver, les cours d'anglais qu'il avait donné, l'aide qu'il avait reçu, les activités qu'il fallait inventer pour tuer le temps – il avait tricoté des pulls avec de fils pris dans de vieilles couvertures qui tombaient en loques, par exemple. Jamais la moindre haine ne transperçait dans ses propos. Et surtout, il nous racontait ses projets, les terres héritées de son père, décédé en son absence, qu'il avait pu récupérer, qu'il plantait déjà; la maison qu'il amenageait à la ferme; la lutte que poursuivaient les anciens détenus pour faire valoir leurs droits (avancement bloqué depuis plus de 26 ans, indemnités toujours pas réglées); les enfants qu'il espérait élever, mais qui tardaient à naitre.

Sa jolie jeune femme, qui s'était mise en congé de son travail à la municipalité pour nous recevoir, nous régalait avec de bons petits plats, et bien que nous fussions les premiers Européens qu'elle fréquentait, se montra hotesse détendue et parfaite. Nous étions très vite à l'aise tous les quatre.

Quelques promenades ensemble, mais beaucoup de temps à l'intérieur car la pluie s'est mise à tomber, ce qui rendait nos hotes aussi joyeux que des enfants qui voient tomber la neige pour la première fois. Non seulement la pluie, irrégulière dans cette région, donne l'espoir d'une récolte, mais c'est un phénomène que MW n'avait vu que deux fois en 27 ans.

 

Vingt-six ans !

Quand je pense à tout ce que j'ai fait (et que j'aurais pu faire, si j'avais eu un peu d'ambition) en 26 ans. J'ai élévé 2 enfants, 2 chevres, 5 brebis et plusieurs canards, et perdu père, mère et plusieurs cousins et amis. J'ai démenagé 7 fois et travaillé dans 8 villes différentes. J'ai aidé à la création de 3 clubs de danse, et démarré un séjour dansant annuel. J'ai traversé la Manche au mois 50 fois, et visité 12 autres pays. J'ai échangé des sourires avec mille personnes, et, hélas, je me suis disputé avec quelques uns aussi. Pas vraiment de quoi être fier. Autrement dit, j'ai fait comme tout le monde.

MW aura-t-il le temps d'en faire la moitié?  Il a bien l'intention d'essayer !

 

Il n'est pas un cas unique. Il devait y avoir 600 prisonniers marocains quelque part dans le désert, à souffrir et perdre leur temps, pour les obsessions de gouvernants qui ne les remercieront jamais, pions dans le jeu de chefs d'état mégalomanes. Ils étaient oublié de tous, dans l'indifférence totale des autorités. 600 vies brisées. Ils ne pourront se venger maintenant qu'en faisant connaitre les mensonges de la propagande officielle qui prétendait que l'armée devait s'occuper d'un ramassis de rebelles. En fait, il y avait une poignée d'hommes qui aspiraient à l'indépendance, et beaucoup, beaucoup d'étrangers, Algériens, Cubains, Lybiens, qui manipulaient les démunis à des fins politiques diverses. Et il y avait les profiteurs qui vendaient des armes et munitions aux uns et aux autres.

 

                                                  Décembre 2005.

 

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